
Étaient-ils de plus grands pécheurs ?
La question du mal et de sa répartition pour le moins illogique revient sans cesse et le Seigneur n’a pas été épargné par les interrogations lancinantes de ses interlocuteurs : « d’où vient le mal, si Dieu est bon ? », « Dieu ne pouvait-il empêcher le mal ? » etc…. A mon avis, on a tort de repousser la question sous prétexte qu’elle est difficile. Par certains côtés, c’est toute la Bible qui essaie de répondre à ce défi jeté à la face de Dieu. Et c’est sur ce terrain qu’elle nous apporte le plus de lumières. Jusqu’au bout, elle maintient le paradoxe contenu tout entier dans les premiers mots du Pater : « notre Père qui est aux cieux ». Il est bon et tout puissant, il n’y a pas à choisir.
Certains vont chercher la réponse du côté de la liberté humaine, ce qui n’est pas sans raison, mais quand même : la liberté n’est pas la capacité de faire le mal, sinon comment pourrions-nous dire que Dieu est libre ? La liberté est un cadeau que Dieu nous fait pour pouvoir aimer, mais ce qui est vrai, c’est qu’elle ne fonctionne pas toujours dans le bon sens, qu’elle nous entraîne parfois loin du bonheur que Dieu veut pour nous. Mais alors, ce qu’il faut expliquer, c’est que notre liberté soit abimée, alors que Dieu ne nous l’avait certainement pas accordée comme cela.
La réponse si profonde de la Genèse, c’est qu’il y a eu un accident au départ, un premier usage de la liberté qui a mis l’homme (et la femme !) dans un fâcheux embouteillage, où chacun subit les conséquences des bêtises des autres et en rajoute à chaque fois un peu plus sous prétexte de tirer son épingle du jeu. Et c’est ainsi que le jeu devient inextricable, personne n’étant capable de maitriser à lui seul toutes les conséquences du mal qui tombent au hasard sur tel ou tel, souvent le plus faible et le moins capable de se défendre.
C’est là que Jésus nous dit aujourd’hui dans l’évangile : « si vous ne faites pas pénitence (si vous ne vous convertissez pas), vous périrez tous de même ». Oui, Seigneur, ce que vous dites est vrai, mais qui pourrait à lui seul faire pénitence pour le monde entier, puisque maintenant le mal s’est répandu partout et que nous sommes tous imbriqués dans la même désobéissance ? Qui ? Nous chrétiens, nous savons la réponse : seul Jésus a pu faire ce retournement, lui seul, lui le tout pur, a pu porter le fardeau des péchés du monde entier. Saint Paul va jusqu’à nous dire qu’il s’est fait « péché » pour nous, qu’il a pris toute l’horrible contagion qui s‘était déversée sur le monde pour innocenter son Père et s’offrir jusqu’au bout.
Ne craignons pas de rendre compte des lumières que le Christ nous donne sur notre condition humaine, même si la réponse n’est pas toujours facile devant un mal concret, une souffrance inexplicable, dont nous sommes témoins. Mais gardons jusqu’au bout la conviction que Dieu ne prend aucun plaisir au malheur des hommes. Reconnaissons que ce malheur n’est pas toujours à la mesure de la faute commise, le mal étant le règne de l’absurde. C’est la fausse évidence dont se sert le Démon pour glisser à l’oreille des êtres éprouvés par le deuil ou la maladie : « tu vois bien, il te laisse tomber, il n’y a rien à attendre de lui ! ». Nous, au contraire, réconfortons l’homme éprouvé, montrons-lui le Christ les bras étendus et le cœur ouvert, montrons-lui qu’il peut joindre sa peine à celle du Sauveur et se laisser porter par lui pour sortir de l’engrenage. C’est ainsi qu’il va peut-être deviner, à la fin de la nuit, les clartés de l’aube.
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